Je me souviens rarement de ce que j’écris. Si ce n’est jamais. Ce n’est pas faute d’essayer, ni d’avoir un défaut de mémoire. Bien au contraire. J’ai une excellente mémoire. Quelque fois. Sauf quand l’alcool remplace le temps. Mais même de ces moments-là, quelques fois, je m’en souviens.
Je me souviens clairement de mes sommes, de ces moments où ivre je prends appui contre un mur pour reprendre mon souffle, pour calmer ce que j’avais ingurgité et que le mur, bienveillant, m’emporte dans le sommeil. Cela m’est arrivé, plusieurs fois, continue de m’arriver, quelque fois, ce n’est pas grave. Ce serait même plutôt une bonne chose : mon corps sait quand il doit s’arrêter. Il a cessé depuis bien longtemps de s’accrocher à mes envies. Depuis bien longtemps déjà il sait très bien que s’il n’est pas là pour m’arrêter, je ne m’arrêterai pas.
A un moment donné, mon corps cessa d’agir selon mon bon vouloir et fit ce qu’il fit : une crise d’épilepsie.
J’habitais alors à Toulouse. Toulouse n’était que fête. Aujourd’hui encore, je ne sais comment je pouvais boire autant, fermer autant de bars. Chaque nuit, les bars se fermaient les uns après les autres, alors, chaque nuit, la transhumance vers celui qui restait encore ouvert se mettait en branle. Naturellement la transhumance ne s’achevait sur un plateau creusé d’un lac jalonné d’herbes grasses et vertes mais sur un verre vide posé sur un comptoir s’éteignant.
Au fond du verre, une dernière larme stagnait. La dernière larme qui ne pouvait être bue.
Alors je laissais cette larme, m’arrimais aux murs de la ville et ricochais jusqu’à retrouver mon lit, à moins que les murs ne m’accueillissent.
A ce rythme, au bout d’un certain temps, mon corps dut réagir, l’épilepsie se déclencha.
Ce jour-là mes parents étaient venus me voir, moi et mon nouveau chez moi, voir ce qu’il serait bon d’acheter pour que ce lieu d’une année soit un chez moi.
Nous allâmes à une Foire Fouille et, alors que mes parents vaquaient dans une direction, moi-même face aux balais à chiotte, regardant leurs poils drus bleu fluo - vert fluo - rose fluo, je m’effondrais.
Lorsque je me réveillais, je n’entrapercevais que des T-shirts bleus marines barrés d’une ligne rouge au niveau du cœur : les pompiers.
L’hôpital. Des tests en pagaille et personne ne savait dire si j’étais devenu épileptique ou si ce n’était que mon corps qui tirant la sonnette d’alarme avait cessé toute activité. Pour le savoir, je devrais repasser dans les mois suivants pour faire d’autres tests.
En attendant, rentré chez moi, je me décidais à écrire sur cet événement. Que je sois épileptique ou non, c’était une bonne histoire. Il me semblait alors que c’était une bonne histoire. Je l’écrivis et l’oubliai.
Bien sûr je n’oubliai nullement m’être effondré face aux balais à chiotte mais ce texte, la façon dont je l’écrivis, comment les mots se plaçaient les uns à la suite des autres m’échappe encore aujourd’hui totalement.
Ce texte n’a pas disparu pour autant. Il doit être quelque part. Au fond de mon disque dur ou sur internet, car à l’époque tout ce que j’écrivais se retrouvait irrémédiablement sur internet. Je ne conserve que des bribes de mots composant les textes que j’écrivis à cette époque, et même si, sûrement, j’ai cru que ces textes étaient justes, voire bons, sûrement que je m’étriperais aujourd’hui en les relisant.
Cela en va de même pour mes premiers écrits. Naturellement personne n’a jamais dû être satisfait de ce qu’il avait écrit dans sa prime jeunesse, au temps où l’écriture, pour une raison ou une autre, devint LA chose, cette chose dans laquelle subitement nous voulons plonger alors que nous ne savons que battre des bras et des jambes pour happer un semblant d’air.
Aujourd’hui je ne me souviens pas plus de mes plus récents écrits. Régulièrement, je reste étonné de découvrir un texte que mon ordinateur me dit que j’ai écrit la semaine dernière. Or je n’ai aucun souvenir de m’être attablé à ce texte. Cela arrive. Mais il reste cette chose étrange que je ne me souviens pas plus de mes livres, de mes recueils de poèmes.
Comme pour tous mes textes, j’ai un vague souvenir de leur contenu mais de là à savoir ce qu’ils sont vraiment… C’est une chose que je ne saurai expliquer, d’ailleurs je ne sais lui expliquer. Et cela la choque. Ou peut-être n’est-elle qu’étonnée. Peut-être ne comprend-elle simplement pas comment je ne peux me souvenir de ce texte qu’elle a tant apprécié, ce texte qu’elle a découvert en lisant l’un de mes recueils, un autre oubli.
Alors elle me dit que c’est peut-être un signe. Un signe ? Un signe que ces poèmes, la poésie n’est peut-être pas aussi importante pour moi car si elle l’était, comment pourrais-je les oublier ? Quelque part il devrait être incrusté en moi, tel un châtiment infligé par une machine kafkaïenne.
Or il n’en est rien. Une fois fait, mes poèmes ont leur vie propre. Je ne fais plus parti d’eux. De même qu’ils ne font plus parti de moi. Nous nous sommes rencontrés, avons échangés nos points de vue autour d’un verre, et le lendemain, chacun retrouva sa propre vie.
Mais selon elle et ses grands yeux noirs – en vérité ils ne sont pas si grands, ils seraient même petits mais leur jais si profond suffisent à ce qu’on s’y perde si l’on n’y prend garde – mon comportement envers eux est le signe significatif que la poésie n’est peut-être pas faite pour moi. Ce n’est pas grave tu sais. La poésie, c’est dur. Si c’était facile, il y aurait plus de poètes et même s’il y a quelque chose dans tes textes, je trouve qu’ils transpirent beaucoup trop une certaine spontanéité. Il me semblerait judicieux que tu te retiennes avant d’écrire et/ou que tu prennes un peu plus de temps pour relire ce que tu as écrit parce que, par exemple, dès le départ, dès la première ligne, on sait ce qu’il s’y passera, on connaît la scène et les personnages, dès lors, à quoi bon continuer de lire ?
Naturellement, je suis bien loin d’être d’accord avec elle. Parce qu’il y a une urgence dans la poésie, une urgence qui prend son temps. Une urgence qui se définit son propre rythme. C’est selon ce rythme qu’à la révision un mot remplacera un autre, qu’une virgule sautera ou sera rajoutée (généralement, elle saute). Ce rythme, la musique propre à ce poème ne peut être ralenti, ne peut être retenu sous peine de voir le corps du poème s’échapper, courir furieusement jusqu’à la falaise d’où laquelle il ne pourra que se rompre le cou.
C’est étrange mais à mesure que ses mots sortent d’entre ses lèvres, je ne peux m’empêcher de repenser à Toulouse.
Les balais à chiotte sont loin, l’épilepsie est dépassée mais les dires d’une de mes professeurs accompagnent cette poésie qui n’est peut-être pas faite pour moi.
Selon ce professeur, à l’instar d’un professeur de Lettres qui l’avait aussi conseillé à Balzac, je devrais arrêter d’écrire.
Je ne suis pas Balzac, heureusement. Je ne sais pas ce qu’il se passa dans l’esprit d’Honoré lorsque son professeur lui dit ça. Peut-être qu’un sentiment d’échec l’accapara et le plongea pour les quelques mois suivant dans la mélancolie la plus extrême. Et puis cette mélancolie par on ne sait quelle alchimie le fit se rasseoir à son bureau et à écrire, écrire.
Face à mon professeur, je n’avais nullement ressenti un sentiment d’échec, uniquement de colère. Colère et rancœur qui ne me poussèrent qu’à encore plus écrire, tenir le cap et m’y jeter. C’était une course, une course contre moi-même, contre les dires de ce professeur tenant pour ultime conseil l’abandon plutôt que la bêtise de s’accrocher à quelque chose que jamais je ne pourrai atteindre.
Dans un certain sens, elle avait raison : jamais je ne pourrai l’atteindre. Quoi ? Si je le savais, je cesserai derechef toute tentative d’écriture. Je laisserai les mots à ceux qui doivent savoir, ceux qui ornent ma bibliothèque et que j’ouvre toujours, la poussière n’a le temps de s’immiscer entre leurs pages. J’ouvre Beckett et il n’y a aucune raison de continuer à écrire, le silence ne se tait. J’ouvre Schmidt et il faut écrire. J’ouvre Joyce et le monde est là. J’ouvre Bukowski et trinque avec lui à ses folles de femmes. J’ouvre Proust et ne peux me souvenir.
Je ne me souviens pas de mes textes. Mon passé n’existe déjà plus, il est plus raisonnable de penser aux suivants.
Les suivants aussi finiront par être oublier car, une fois que les mots ont trouvé leur place, que dire de plus ? Il ne reste plus rien à dire, alors je m’arrimerai aux murs jusqu’au prochain plateau creusé d’un lac jalonné d’herbes grasses et vertes.