jeudi 26 janvier 2012

LINNE, LINNE PAS

1.
Linné ne s’appelle pas Linné.

2.
Linné ne s’est pas toujours nommé Linné.

3.
Avant que Linné ne s’appelle Linné, Linné se nommait Carl.

4.
Carl était un petit garçon.

5.
Carl était un petit garçon et c’était bien.

6.
Carl était un petit garçon et il aimait bien plongé les deux pieds dans la mare pour réveiller les grenouilles.

7.
Carl aimait bien les grenouilles.

8.
Carl aimait bien les grenouilles mais il n’était pas aussi fasciné par les grenouilles que son ami Charles.

9.
Charles était fasciné par les grenouilles. Il adorait les voir pousser leurs pattes de devant, de derrière, repousser la vase et avancer. Et lorsque un gros crapaud venait, il commençait à croasser et la grenouille, elle s’enfuyait. Mais pas trop vite. Juste assez pour que le crapaud se dise qu’il ne peut pas laisser passer sa chance comme ça, il a à peine eu le temps de dire le titre de son poème : Rainette de mon cœur. Et ce poème, le crapaud, il en a mis du temps pour le composer. Aussi la rainette, elle va devoir se le coltiner.

10.
Charles auscultait les grenouilles, Carl ne les regardait que lorsqu’elles s’agitaient.

11.
Carl et Charles étaient bon copains. Ce n’est pas le moindre mal lorsqu’on possède le même nom.

12.
Carl et Charles désignent le même prénom. Ils ont tous deux la même origine. Cela ne signifie pas que Carl et Charles sont la même personne. Oh que non. Carl et Charles sont aussi différents que si l’un venait d’Angleterre et l’autre de Suède. D’ailleurs Charles était Anglais. Et Carl ne savait pas encore d’où il venait.

13.
Le pays de Charles possédait un nom. Lorsque les gens demandaient à Charles d’où est-ce qu’il venait ? Charles répondait qu’il venait d’Angleterre. Et les gens savaient d’où il venait et les gens disaient : Ah  l’Angleterre, quel beau pays ! Et Charles était fier de provenir d’un si beau pays.

14.
Charles était fier d’être anglais mais il n’avait jamais vu ce que pouvait bien être l’Angleterre. De l’Angleterre, Charles ne connaissait que ce que ses parents lui disaient. Ses parents et Carl.

15.
Carl connaissait l’Angleterre. Il y était déjà allé. Une fois. Il y a longtemps. Ses souvenirs sont vagues aujourd’hui.

16.
Ses souvenirs sont vagues aujourd’hui mais il se souvient de cette odeur, l’odeur humide de l’herbe grasse partiellement recouverte des arômes hespéridés, florales, épicées, et parfois même fruitées du thé et les saveurs tantôt sucrées tantôt salées du pudding.

17.
Carl avait bien aimé le thé et le pudding. Pas la pluie. Carl n’aimait pas la pluie. Que celle-ci tombe en Angleterre ou dans son pays, ce pays qui n’avait pas de nom.

18.
Carl habitait un pays qui n’avait pas de nom et cela ne le dérangerait pas outre mesure si son copain n’avait été Charles qui venait d’Angleterre et que les gens disaient : Ah  l’Angleterre, quel beau pays !

19.
Carl aussi trouvait qu’il vivait dans un beau pays mais il ne pouvait le dire à personne car personne ne savait où se trouvait son pays.

20.
Un jour que Carl et Charles se trouvaient au bord de la mare, Carl décida qu’il donnerait un nom à son pays.

21.
Carl dit à Charles qu’il allait donné un nom à son pays et Charles l’écoutait. Charles l’écoutait et n’en pensa rien. Qu’aurait-il pu en penser lui qui venait d’un pays qu’il ne connaissait pas et qui ne se préoccupait que de grenouilles ?

22.
Charles ne se préoccupait que de grenouilles et à l’annonce de Carl, il dit à Carl d’accord, toi tu nommeras ton pays et moi j’irai voir les grenouilles.

23.
Carl commença à réfléchir quel nom son pays pourrait avoir. Alors il établit une liste.

24.
Carl aimait les listes. Les listes, c’était pratique. Grâce aux listes, on pouvait se souvenir de tout un tas de choses, principalement des choses dont on ne supporterait pas l’idée de s’en souvenir. Mais grâce aux listes, on s’en souvenait et cela plaisait à Carl. Qu’on puisse se souvenir de choses dont on ne souhaite se souvenir était des plus admirables aussi Carl tenait une liste d’idées. Chaque idée correspondait à un nom possible pour son pays qui n’avait pas de nom. Chaque idée, il l’a notée, précédée d’un alinéa. Carl aimait bien les alinéas. Carl aimait bien mettre un petit trait avant l’idée qu’il ne souhaitait pas se souvenir. Cela semblait rendre un peu plus important encore cette chose dont on ne souhaitait pas se souvenir. Alors Carl rendait importantes ses idées en inscrivant un alinéa.

25.
Carl aimait les alinéas. Carl aimait tellement les alinéas qu’il se dit, quitte à nommer mon pays, autant me nommer aussi. Alors je m’appellerai Carl Alinéa.

26.
Carl Alinéa. Carl Alinéa. Carl Alinéa. Carl aimait bien les alinéas mais Carl Alinéa, ça ne sonnait pas très bien aux oreilles de Carl, ni à ceux de Charles. Charles avait entendu son ami et se décida à l’aider : et si tu t’appelais simplement Carl Linéa ?

27.
Carl Linéa. Carl Linéa. Carl Linéa… c’était chouette. Carl aimait Carl Linéa alors il se rebaptisa Carl Linéa.

28.
Carl Linéa avait un nom mais toujours pas de pays. Son pays était son pays et ça c’était bien mais comment dire aux gens que son pays était bien ?

29.
Charles n’était pas particulièrement heureux de vivre dans le pays de Carl m’enfin c’était un pays, celui-ci ou un autre… Aussi Charles sifflotait pendant que Carl cherchait un nom à son pays.

30.
Charles sifflotait ou plutôt essayait de siffloter car Charles ne savait pas siffler. Charles avait beau essayé, aucun sifflement ne provenait de ses lèvres. Seulement de l’air contenu entre sa langue et ses dents s’échappaient et sonnaient comme un S boursoufflé.

31.
Carl écoutait le S boursoufflé de Charles et ce S prit forme dans l’esprit de Carl. Il imagina très bien son pays commencer par un S, s’échapper d’entre les lèvres de tout un chacun et s’interrompre avec un D.

32.
S…D. S…D. S…D c’était bien alors Carl nomma son pays S…D.

33.
Maintenant Carl devait écrire sur une feuille le nom de son pays et, tant qu’à faire, le signer de son nom. Alors Carl prit une feuille et un crayon et inscrivit Ce pays qui est le mien se nomme S…D, signé Carl Linéa.

34.
Malheureusement, Carl ne savait pas très bien écrire, encore moins un son issu de ses lèvres aussi, sans savoir trop pourquoi, Carl remplaça les points de suspension par un U et E. Aussi son pays se nomma SUED, signé Carl Liné.

35.
Carl ne put finir d’inscrire son nom entier car à l’instant même où il allait entourer le A, un gros chien sauta sur lui. Effrayé, il délaissa son papier son crayon et alla se réfugier au somment d’un arbre.

36.
Le jour finit par prendre fin, le chien s’était éloigné et Carl rentra  chez lui.

37.
Carl avait perdu son papier.

38.
Carl avait perdu son papier mais quelqu’un le trouva et considéra que le monsieur qui avait écrit ceci devait être quelqu’un de raisonné aussi dit-il à son entourage le nom du pays qui était le leur même s’ils ne savaient pas quel nom avait ce pays.

39.
Les gens de ce pays qui n’avaient pas de nom entendirent parler du nom de leur pays et cela leur a plu. Aussi ils se le dirent et le dirent aux gens venus d’autres pays et lorsqu’ils allèrent dans d’autres pays ils disaient aux gens qui leur demandaient de quel pays ils provenaient, nous, nous venons de Suède. Vous ne connaissez pas ? C’est un beau pays.

40.
Nous, nous venons de Suède disaient les gens qui vivaient en Suède et ça, ils le savaient parce qu’un homme raisonné avait nommé leur pays Suède. Et cet homme raisonné, tout le monde le connaissait, il s’appelait Carl Linné.