mardi 8 novembre 2011

MES MURS ONT DES TROUS



Mes murs ont des trous
pas plus épais que l’ongle de mon pouce
ils sont vite comblés mais
pour trouver une utilité
à toutes ces lettres de refus que je n’ai de cesse de recevoir  
je perce d’autres trous.

Certains sont aussi utiles
ils me permettent de regarder
qui prend sa douche.
Maigre récompense.

Une lettre de plus
et j’ausculte mes murs
lequel vais-je percer ?
car désormais
ils sont  
sur
le
point
de
s’é
crou
ler

DIXIT EZRA POUND



La poésie ne naît pas de règles,
sous réserve de cas négligeable.

Cette phrase, je me souviens l’avoir écrite.
Un jour. Pour une vidéo. Personne ne s’en souviendra.

Cette phrase, je l’avais écrite
mais elle n’est pas de moi.
Elle traine dans ma tête comme les feuilles mortes, détrempées
collées à l’asphalte, aucun vent ne pourrait les souffler.
Elles restent
luisantes, reflétant la lumière
pâle
du lampadaire.
Elles scintillent au passage
des voitures, elles passent
et cette phrase gît sur la bordure de ce trottoir, enseveli.
Seuls les gosses s’amusant à jeter les feuilles trempées dans les cheveux des filles
(c’est parce qu’ils en sont amoureux)
découvrent
ce bout de trottoir
cette poésie
qui ne naît pas de règle,
sous réserve de cas négligeable.

Ces réserves, quelque fois, j’y pense
et lorsque j’y pense, je repense à celui qui a écrit cette phrase
comment après avoir nourri Joyce, il nourrit il Duce
avant que celui-ci ne se voit étriper
sur la place publique.

Les tripes, je les déballe et élude
les cas négligeables
pour me bercer sur
cette poésie qui ne naît pas de règles.

WORLD COMPANY



Je suis une entreprise
aux bureaux répartis sur l’ensemble du globe
une multinationale.

Chaque bureau possède son propre fonctionnement.
Aucun ne se permettrait de travailler à la place d’un autre
chacun reste dans sa case et
seul le CEO
quelque fois
permet les transgressions de règles
quémandant au bureau de la poésie de penser au dessin
à celui de l’espace de conceptualiser une peinture
l’humour de s’enquérir d’une exposition fort sérieuse
la littérature de peindre

Pour une meilleure productivité, je me délocalise.
Je me reviens moins chère
la qualité est moindre mais
la surexploitation de moi-même compense ce manque

Cette délocalisation  s’accompagne aussi de quelques problèmes :
je ne sais ce que le bureau installé en Chine raconte.

Obligé de passer par un traducteur, je parviens à saisir
ce que je pense vouloir dire
dans les grandes lignes
je ne me soucie pas des détails
je les jette à la poubelle
pour me concentrer
sur l’essentiel :
les cours de la bourse.

En ce moment, je ne vaux pas tripette mais
j’ai bon espoir
en la Grèce.

JE N’ETAIS PAS NEE



Mon père ne sait plus
que nous n’avons jamais vécu
ensemble.

Il n’est pas âgé, et pourtant
il radote.
Il me demande si je me souviens
de celui-là, celui avec qui il travaillait, lorsque nous vivions
sur Aubagne ?
Pagnol m’était servi à tous les repas
et celui-là avec mon père,
enquêtait sur les cadavres trouvés dans la garrigue
les crimes passionnels réunissant meurtre et suicide
les cambriolages perpétrés dans un magasin juif le jour du sabbat
les suicidés entrés dans la gendarmerie pour se pendre

Mon père me demande si je me souviens de lui,
de ses collègues
gendarmes et
irrémédiablement
je lui réponds, non
non
non

A ces non, il me rétorque des oui
comme d’une évidence dont je n’ai jamais eu connaissance
alors il prend à parti
ma sœur
car
tous nous en souvenons

Et ma sœur
irrémédiablement
lui répond, non,
je n’étais pas née.

MAGYAR



La bouteille me sourit
sous sa barbe le visage
couvrant cette bouteille
me sourit.

A son titre, je voyage.

Elle vient de Hongrie et de Hongrie
je ne sais rien,
excepté le Pont aux Chaînes
superbe qui enjambe le Danube
liant Buda et Pest, le château
à l’abri des ailes déployées d’un vautour  
en bronze, couleur des chaînes s’illuminant
au coucher du soleil.
D’un bord, le Parlement scintille, d’un autre, les vestiges communistes nous promettent
un repos
sous les bras musclés d’un Parti qui ne nous abandonnera pas.

Après les Chaînes, les Héros
nous encerclent et Michel, au sommet, tend la couronne des rois oubliés.
Je restais sous les arbres et regardais la nuit plonger
dans une Dreher ou une Boshor.
Les étoiles me dorlotaient de cette solitude que je désirais.
Les langues sonnaient à mes oreilles
m’amenant plus loin  encore
que cette ville assiégée de toute part, acceptant son sort, en faisant sa force
nourrie de peuplades méditerranéennes et de Gobie, levant
haut et fort
leur descendance soviétique et Khân
disparut dans les larmes de ce fleuve qui maintenant
chut dans mon verre, je trinque à cette Hongrie que je ne connais pas
cette Budapest que je chéris.